Parler en public: une expérience révélatrice
Vous avez sans doute toutes et tous connu, lors d’une réunion, le fameux moment du « tour de table » où chacun est amené à se présenter brièvement. Je ne sais pas pourquoi mais il s’agit d’un rituel qui me met particulièrement mal à l’aise, peut-être à cause de son aspect protocolaire ou son petit côté « cercle de parole ». Si sa fonction est de briser la glace, je trouve que ce rituel est particulièrement raté et qu’il a même plutôt tendance à ajouter de la tension autour de la table. Mais bref, cela n’est pas le sujet.
Au cours d’un de ces fameux tours de table, j’ai fait la connaissance de Marie. Elle était responsable marketing d’une agence de communication et je supposais qu’à ce titre la question de la prise de parole en public n’était pas un problème. Quand est venu son tour de se présenter, nous avons pourtant dû tendre l’oreille pour entendre son nom. Je crois même que quelqu’un lui a demandé de répéter, ce qui n’a pas favorisé le dégel de l’ambiance. Puis le tour de table s’est achevé et nous avons commencé à travailler.
Le thème de cette réunion portait sur les nouvelles façons d’aborder la communication des institutions culturelles, notamment dans le contexte de la multiplication des réseaux sociaux et de l’utilisation de l’Intelligence Artificielle. Marie a alors pris la parole devant la dizaine de personnes présentes pour exposer le travail que son agence accomplissait dans ce domaine.
Elle s’est excusée immédiatement de parler à voix basse car, comme nous l’avions sans doute remarqué lors du tour de table, elle était incapable de porter sa voix, nous dit-elle. Je remarquais que sa respiration s’était accélérée et, phénomène que l’on connaît tous, elle était devenue toute rouge. Elle était restée assise et avait beaucoup de mal à soutenir le regard de ses interlocuteurs auxquels elle jetait des coups d’œil furtifs. Pour sa défense, le fait qu’elle fût la seule femme de l’assemblée devait être embarrassant.
Quand la voix ne sort pas: comprendre la vraie cause
Suite à la réunion, je la félicitai pour le contenu de son intervention et lui demandai depuis combien de temps elle avait ce problème de voix.
« Oh, me dit-elle, depuis toujours ! »
« Et il ne vous arrive jamais de hausser la voix quand vous êtes en colère ? »
« Si, quand mon fils fait des bêtises, je le gronde, bien sûr, comme tous les parents. »
Elle semblait presque agacée que je lui pose des questions sur sa voix alors que nous ne nous connaissions pas.
Mais elle ajouta aussitôt: « Quand je suis en public, ma voix ne sort pas, j’ai beau essayer de mettre du volume mais il n’y a rien à faire. Je me suis fait une raison de toute façon. »
« Avez-vous envisagé un instant que le problème ne soit pas votre voix mais votre respiration ? »
« Ma respiration ? Comment ça ? ».
Je m’empressais alors de lui avouer que j’adorais regarder les gens parler en public, ce qui ne l’a rassura pas sur mes intentions mais je lui précisai qu’au cours de ma formation de comédien, dans une ancienne vie, les professeurs insistaient quotidiennement sur la respiration comme moteur de la voix.
« Si je puis me permettre, votre voix dépend de votre respiration. Plus vous respirez haut, près des épaules et de votre gorge, moins votre voix aura la possibilité de s’épanouir. Au contraire, si vous apprenez à respirer plus bas, vous vous apercevrez que votre voix prendra du corps, littéralement. »
C’était un peu rapidement dit, elle ne s’est d’ailleurs pas attardée longtemps dans la pièce, imaginant peut-être que j’étais une espèce de gourou improvisé sur le développement personnel et que je tentai de lui vendre une formation.
Respirer pour mieux parler en public
Je ne sais pas si Marie a repensé à ce que je lui ai dit mais je sais par contre que la respiration est un élément fondamental dans la prise de parole en public. Avec le stress, il est courant que notre respiration soit rapide et plus elle devient rapide moins on a tendance à prendre le plein d’air dans les poumons. A son tour, une mauvaise respiration est facteur de stress, renforçant négativement la prise d’air.
C’est pourquoi il est utile, juste avant de prendre la parole en public, de respirer très profondément pendant 30 secondes. Une des routines est d’inspirer sur 4 secondes, retenir votre souffle pendant 4 secondes, d’expirer sur la même durée puis de bloquer votre respiration pendant 4 secondes. Cette respiration contrôlée, dite « respiration carrée », permet aussi de calmer les pensées qui s’agitent et votre niveau de stress. Non seulement votre niveau de stress diminuera mais le fait de calmer votre respiration aura un effet sur votre voix et votre débit. Elle sera différente, plus posée, plus riche et plus proche de vous. Votre débit s’en trouvera aussi ralenti et vous serez plus à même de pouvoir le contrôler. Une respiration apaisée aura également un effet sur les manifestations physiques, visibles et désagréables du stress: rougeurs, mains moites, jambes qui tremblent, etc.
Le corps, pilier visible de la parole
Prendre la parole en public engage le corps. Quand vous observez certains orateurs, il n’est pas exagéré de dire que vous assistez à une performance physique: respirer, bouger, regarder, penser, convaincre, tout cela mobilise beaucoup d’énergie. Etre en bonne condition physique pour parler en public est un avantage certain et vous aidera à mobiliser toute l’énergie nécessaire. C’est une remarque bien générale, je vous l’accorde, mais pensez toujours que votre corps ne sert pas seulement à porter votre tête. Votre corps fait partie de votre discours.
Avant de rentrer en scène, il ne s’agit pas de faire des abdos mais de vérifier l’état de votre corps: les épaules sont-elles souples ? ma nuque est-elle relâchée ? mon dos se gonfle-t-il quand j’inspire ou ma respiration est-elle déjà logée dans ma gorge ? comment vont mes jambes ? Faites une petite check list de l’état de vos membres, comme quand vous entrez dans votre voiture et vérifiez la position de votre siège et des rétroviseurs. Cette routine vous permettra non seulement d’éviter de commencer à parler en étant tendu mais aussi à focaliser vos pensées sur des éléments très concrets.
Le regard: créer la connexion avec le public
Enfin, après avoir calmé votre respiration et contrôlé votre corps, concentrez-vous sur votre regard. Personnellement, c’est la chose que j’ai le plus de mal à faire: quand je parle, mes yeux ont tendance à ne pas fixer un point précis et j’ai du mal à regarder les gens dans les yeux. C’est quelque chose que j’ai remarqué en visionnant des interviews télévisées: alors que je croyais regarder la personne en face de moi, mes yeux dansaient en fait de tous les côtés.
Depuis, je suis particulièrement vigilant sur ce point. Le regard est le principal ancrage de votre prise de parole. Il arrive souvent que les orateurs fassent deux choses opposées: l’une est de balayer la salle en permanence, privilégiant d’ailleurs les extrémités et ne se portant que rarement au centre; l’autre est de parler en fixant un seul point. Dans un cas comme dans l’autre, le public se sentira exclu et vous ne parviendrez pas à établir ce qui est pourtant fondamental: une connexion avec vos auditeurs.
Il faut que chaque personne dans la salle se sente concernée par vous. Pour cela, vous devez porter votre regard sur une personne à la fois. C’est de cette manière que l’ensemble des 300 personnes présentes aura l’impression que vous vous adressez à chacune d’elles. Au final, vous vous serez peut-être réellement adressés à 20 personnes mais cela suffit pour que l’ensemble de la salle se sente concernée. Par contre, si votre regard balaye le public de façon indistincte, vous donnerez le sentiment que les gens en face de vous sont des anonymes, que vous ne vous intéressez pas à eux et vous ne parviendrez pas à construire la relation. Et si vous ne fixez qu’un seul point, comme on le voit parfois, tout le monde se demandera si vous ne vous servez pas d’un prompteur en fond de salle ou si vous souffrez de la nuque.
