Pourquoi parler en public sans notes vous donne-t-il plus de force ?

Chercher à se rassurer: le réflexe des notes

Le langage non verbal compte pour beaucoup dans votre prise de parole en public. Plusieurs études se réfèrent à Albert Mehrabian, psychologue iranien, qui avait déterminé le fait que seul 7% de la communication était verbale. Or même si cette étude, qui date de 1967, est sujette à caution, il est clair que la question de votre présence et de votre capacité à créer un lien avec le public est très importante. Dans ce contexte, avec l’insécurité inhérente au fait de parler en public, le fameux petit papier qu’on tient nerveusement dans ses doigts acquiert un statut quasi magique, une bouée sans laquelle on risque de se noyer face à la foule silencieuse. Avoir des notes, écrire quelques mots-clés, pouvoir dérouler deux ou trois phrases bien senties ou carrément un paragraphe de texte pour être sûr de produire son effet ou de ne rien oublier en chemin, voilà le secret ! Au pire, au mieux, on ne les consultera même pas. Cela ne vous rappelle-t-il pas les antisèches qu’on glissait dans les manches de son pull le jour de l’examen de mathématique ? (Et qui finissaient toujours par tomber sous les yeux du prof).

On se dit aussi que d’avoir un papier en main aidera à se donner une contenance, à occuper ses bras si encombrants tout à coup (oui, les bras sont utiles dans la vraie vie mais tellement difficile à cacher face au public). Autre avantage, les notes offrent aux yeux la possibilité de quitter la salle, elles permettent de ne pas soutenir un trop long regard, de constituer en quelque sorte un refuge face à ce public que l’on craint.

Les notes, mauvaises conseillères de l’orateur

Les notes font partie de l’attirail des superstitions, des grigris, de la couleur des chaussettes ou du pouvoir magique que possède votre cravate rouge. En résumé, avoir des notes est rarement une bonne idée.

J’en veux pour preuve la mésaventure qui est arrivée à un de mes amis, orateur pourtant chevronné de par sa fonction. Il devait faire une intervention d’une dizaine de minutes dans le cadre d’une conférence. L’enjeu était important: vendre son produit devant des acheteurs potentiels. Il ne fallait donc pas se rater. Je lui ai demandé comment il s’était préparé et de quels supports il allait se servir pour son intervention. A côté du classique PowerPoint, il m’a dit écrire l’ensemble de son discours car « c’était comme ça qu’il faisait et pas autrement pour les grandes occasions. »

« Tu vas lire ? », lui dis-je.

« Non, non, j’ai le texte sous les yeux mais je ne le regarde pas. »

Il a été assez gentil pour me permettre d’assister à sa présentation car j’avais des doutes sur sa méthode.

Le jour J, après être arrivé sur scène et s’être installé derrière son pupitre, il a commencé à parler librement à la salle. Sa méthode était visiblement la bonne, mon scepticisme sans aucune valeur. Mais après quelques phrases, il a tout à coup hésité sur un mot. Et plutôt que de chercher un synonyme ou une expression équivalente, ses yeux se sont baissés sur sa feuille pour chercher le mot en question. Mot qu’il n’a jamais trouvé, soit dit en passant, car bien caché dans la jungle de ses phrases écrites. Pris par un stress soudain, les joues rouges, il a donc commencé à lire son texte et à ne jeter que quelques regards furtifs à la salle. Je suis injuste car son intervention a été très applaudie et je dois avouer que malgré une présentation très tendue, les potentiels acheteurs avaient l’air ravi.

Parler sans notes : retrouver la parole vivante

L’enseignement de cette expérience est que les notes restreignent votre capacité à être présent sur le moment. Elle vous jouent le mauvais tour de la bouée: quand on s’en saisit une fois, on ne la lâche plus. Il est donc essentiel de ne jamais avoir de texte écrit sous les yeux quand on s’apprête à faire autre chose qu’un discours protocolaire parce que le statut de la parole orale et de la parole écrite n’est pas le même. Si vous lisez un texte, écrivez-le et travaillez-le pour bien le lire. Mais si vous devez faire une présentation orale, entraînez-vous pour bien connaître la structure de votre discours et inventez les phrases sur le moment. Vous verrez que vous êtes bien meilleur improvisateur que vous ne le pensez. Il y aura des maladresses, il y aura des hésitations mais votre discours sera beaucoup plus vivant et captera bien davantage l’attention que si vous avez le nez plongé dans vos feuilles.

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Les limites techniques du papier

Le papier est également votre ennemi pour au moins deux raisons techniques. La première est qu’il est très difficile de construire simultanément une relation avec votre auditoire et de gérer votre relation avec un texte situé à une cinquantaine de centimètres de vous. Cela double en fait la difficulté car vous devez faire deux choses en même temps, à la fois distribuer des regards autour de vous et vous assurer que ce que vous êtes en train de dire correspond bien à ce que vous avez écrit. Si par malheur vous vous écartez un peu de la ligne que vous vous êtes fixés, votre texte vous indiquera que vous êtes à côté de vos pompes et vous ferez comme mon ami, vous ne regarderez plus jamais la salle.

Deuxièmement, le papier est un excellent passeur de votre état physique. Si vous tremblez un peu, la feuille tremblera beaucoup et cela va se voir. Si vous ne savez pas quoi faire de vos mains, vous allez vous servir du papier comme on se sert d’une béquille et vos doigts crispés et blancs vont se voir aussi. Ou alors vous connaîtrez le syndrome de la patate chaude ou du papier brûlant, qui consiste à faire passer votre papier d’une main à l’autre. Autre événement néfaste dont j’ai souvent été témoin: faire l’élastique après avoir posé vos notes sur une table et vous en être physiquement éloigné. Sans compter une foule d’incidents divers et variés: ne pas réussir à vous relire, faire tomber vos feuilles, les oublier chez vous, mal numéroter les pages, oublier qu’il pleut ou qu’il y a du vent, etc.

L’art de parler sans papier

En conclusion, renoncer au papier, c’est reprendre le contrôle de sa parole. C’est accepter l’imperfection, l’imprévu et le contact réel avec son auditoire. Mieux vaut une phrase un peu bancale qu’un regard fuyant.

Et mémoriser votre texte, alors ? La meilleure réponse à cette question a été formulée par Mark Twain: « L’écrit n’est pas fait pour la parole. La forme est trop littéraire : elle est figée, rigide, et ne s’adapte pas à une élocution aisée et percutante. Lorsque le but est purement de divertir, et non d’instruire, le texte doit être libéré, démantelé, rendu plus courant, et transformé en une conversation naturelle et préparée. S’il n’est pas retravaillé, il lassera l’auditoire au lieu de lui offrir un divertissement. »

Apprenez par cœur votre structure, pas votre texte. Une mésaventure est arrivée à une amie comédienne qui avait été chargée d’écrire et de prononcer un discours pour la Fête nationale. Etant bonne actrice, elle s’était dit que l’apprendre par cœur ferait forte impression sur l’auditoire. En soi, elle n’avait pas tort car non seulement elle n’avait aucun problème de mémoire mais en plus elle savait écrire pour le théâtre. Après quelques minutes de discours fort bien maîtrisé, elle a été déconcentrée par l’inattention du public – beaucoup moins sage et respectueux que dans une salle de théâtre, sans doute un peu plus ivre aussi. D’un seul coup, le noir total, impossible pour elle de se souvenir du moindre mot. Comme elle avait son texte sous les yeux, « au cas où ! », comme elle me l’avait dit, elle a tenté de retrouver la bonne page mais n’y parvenue qu’au bout de très longues secondes. Là aussi, elle aurait dû faire un choix: soit lire, soit parler. Faites confiance à votre voix, à votre présence et à cette part d’improvisation qui rend chaque intervention unique.

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Une autre anecdote a trait au plus grand discours de l’Histoire, le fameux « I have a dream », donné par Martin Luther King le 28 août 1963 à Washington. King disposait d’un discours écrit dans lequel il n’y avait pas trace de son rêve. C’est d’ailleurs avec ce texte écrit qu’il débute son discours. Mais il se trouve que sur le podium se trouvait avec lui une chanteuse de gospel très connue, Mahalia Jackson. Celle-ci se rend compte que la lecture du texte ne produit pas tout son effet sur la foule. Elle crie alors au prédicateur: « Parle leur de ton rêve, Martin ! Parle leur de ton rêve ! ». Manifestement, Luther King l’entend puisqu’il repousse ses feuilles et se lance dans ce qui restera comme un des discours les plus emblématiques du 20e siècle. Un discours entièrement improvisé ! Cela ne veut pas dire, bien sûr, que Luther King n’était pas préparé. Il était préparé mais il a su, à un moment donné, tout miser sur la connexion avec le public, sur sa force de conviction, sur une foi absolue en son engagement et sa volonté de renverser la table de la ségrégation.

How Martin Luther King Went Off Script in « I Have a Dream » – 2013

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